30e Jour de guerre , pourquoi venir ?

Nous étions tous réunis autour d’un anniversaire et la question a circulé, un verre de vin de Galilée en main : pourquoi venir, pourquoi l’alyah ?

À la dixième alerte de la journée, au quatrième sous-sol du parking de Migdal Shalom à Tel Aviv, la question est revenue, en attendant le signal de fin : juste la question, pas la réponse.

J’ai repensé à ce que j’avais écrit après un voyage à Auschwitz ! Je m’interrogeais alors : « Pourquoi un voyage à Auschwitz ? »

J’écrivais alors mes émotions de ce monde mort, là, dans les camps, pour les Juifs, ce monde mort-là, de cette histoire du monde arrêtée là. Et puis, au milieu des débris de briques de crématorium où l’on brûlait l’humanité, du bleu et blanc se recueillent et crient au monde : Israël, peuple, vivra. Là, nous nous joignons à une chaîne d’union, rendant la visite à un chant d’espoir.

Devant l’étang noir de cendres où l’on jetait les restes de corps, là nous avons prié. Des gerbes de fleurs ont accompagné des kaddish pour nos frères dont les âmes peuplent les bouleaux au-dessus de nos têtes. Nous avons fait silence autour de l’eau.

Et puis les mots de mon ami Victor — qu’il me pardonne si je vous les livre — après le Kaddish pour ses parents : « Cela m’a fait du bien. » Mon ami n’est plus, il est parti avec le retour de la bête.

J’ai repensé aussi au film de Claude Lanzmann sorti en 1973 : Pourquoi Israël, non pas avec un point d’interrogation, non pas avec un point d’exclamation, mais en affirmation. Le film ne donne pas une réponse unique, mais montre plusieurs réalités : Israël comme refuge pour les Juifs après la Shoah, Israël comme projet politique et national, une société diverse et parfois conflictuelle, une identité en construction (langue, culture, religion).

Une des réponses au « pourquoi Israël » est : parce qu’Auschwitz. Pourquoi venir en Israël ? Parce que nous étions venus à Auschwitz.

Mais ce n’est pas la seule réponse : pourquoi sommes-nous venus au-delà de ce lien ? Pourquoi nos enfants ont-ils engagé le devenir de leurs enfants dans un pays en guerre ?

Pourquoi ne pas profiter de notre retraite à Paris ? Aller jouer au golf, voyager, visiter les musées de la capitale ? Pourquoi ne pas profiter de notre grand appartement près du bois ? Aller voir nos amis ici ou là ?

Pourquoi imposer aux jeunes trois ans d’armée avec tous les risques que cela comporte ? Pourquoi ne profitent-ils pas de belles études comme leurs copains de France ?

Les jeunes enfants ont tendance à répondre « parce que », sans ajouter de suite.

Claude Lanzmann, en 1973, au « pourquoi », répondait aussi « parce que » : parce que Israël n’est pas une interrogation, Israël est un « parce que », une réponse qui va de soi, qui ne s’explique pas.

Nos amis, nos proches nous ont posé la question avant que nous partions et sans doute se la posent-ils encore maintenant, et sans doute se demandent-ils aujourd’hui : mais pourquoi restent-ils ? Ne reviennent-ils pas en France ?

Parce que la réponse ne se résume pas à une comparaison de vie, à une comparaison de niveau de vie, à une comparaison d’activités ludiques ou encore moins à une comparaison de niveau de sécurité. Toutes ces comparaisons ne tiennent pas dans la balance en faveur d’Israël.

Ce « parce que » est ailleurs, pas seulement dans une idéologie sioniste, mais aussi.

Ce « parce que » est dans ce rapatriement des Israéliens à l’étranger qui se pressent de revenir dans un pays en guerre.
Ce « parce que » est dans les mariages, les chansons et même des naissances dans les abris publics.
Le « parce que » est aussi dans l’antisémitisme qui non pas renaît mais perdure dans notre douce France.

Il n’a plus les mêmes habits, mais sous le masque il est le même, qui nous dit : vous êtes de trop ici.

Et au moment de cette guerre contre l’Iran, aux côtés des Américains, un ministre nous dit que ce n’est pas la guerre de la France, ce même discours que l’on entendait dans les années 30 de ces pacifistes qui ne voulaient pas de cette guerre pour les Juifs.

Il faut relire le dialogue entre Freud et Einstein entamé après la Première Guerre mondiale : pourquoi la guerre ? Freud y évoque l’aspect inéluctable de la nature humaine, cette pulsion de mort qui habite depuis toujours l’homme ; le contrepoids, dit-il, se trouve dans la culture — mais je m’éloigne, j’y reviendrai plus tard.

Ce matin, nous avons écouté Georges Bensoussan évoquer la situation. Il a mentionné trois caractéristiques, entre autres, de l’esprit européen actuel : l’hédonisme, le consumérisme et l’individualisme.

Je rajouterais l’oubli du passé, du legs de nos anciens, des morts célèbres. Humblement, j’ai fait mienne cette belle phrase de Walter Benjamin :

« Entre les générations passées et la nôtre existe un rendez-vous mystérieux… Ne sommes-nous pas nous-mêmes effleurés par un souffle d’air qui a entouré ceux qui nous ont précédés ? N’y a-t-il pas dans les voix auxquelles nous prêtons attention un écho de celles qui se sont tues ?… Si tel est le cas, alors il existe un accord secret entre les générations passées et la nôtre. »

Pourquoi venir en Israël ? Pourquoi l’alyah ? Pourquoi y rester ?

Parce que l’hédonisme, le consumérisme et l’individualisme ne suffisent pas à donner un sens à la vie !
Parce que l’hédonisme, le consumérisme et l’individualisme sont le chemin royal vers le narcissisme !
Parce qu’au-delà de soi, il existe l’autre, il existe une appartenance, une idée du monde qui est et qui naît en dehors de soi !

Parce que le lien, l’accord secret avec les générations, nous intime ce rendez-vous avec du collectif passé et futur, et nous sommes un maillon dans cette chaîne millénaire !

Parce qu’au-delà de la mémoire que nous avons traversée à Auschwitz, il y avait ce drapeau bleu et blanc qui brillait dans les ruines du four crématoire II, et le chant d’espoir qui retentissait parmi les jeunes Israéliens, et cette chaîne dans laquelle nous avons uni nos mains, et ce drapeau qu’un jeune m’a mis sur les épaules et qui flotte aujourd’hui à notre balcon.

Parce que l’hédonisme, le consumérisme et l’individualisme vont à l’encontre de l’idée de Nation telle que Renan la définissait :

« Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. […] La nation, comme l’individu, est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. »

Israël est la nation du peuple juif et c’est notre maison, et comme le dit Daniel Sibony, nous sommes habités, en tant que Juifs, par la transmission de la transmission. L’hédonisme, le consumérisme et l’individualisme ne se transmettent pas.

עם ישראל חי.

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