Ecriture d'apaisement 

Ça fait trois heures que ça dure.

Mais depuis la guerre, il ne me lâche pas.

J’étais bien tranquille pourtant avant.

C’était avant, quand je prenais ma place ici ou là.

C’était le temps d’avant la guerre.

C’était le temps où je riais sous cape, quand il me cherchait et mettait un temps fou à me repérer dans tout son foutoir.

Il n’y avait pas alors cette tension dans l’air qui infusait en moi.

Et puis ça a repris, de jour comme de nuit.

Je sentais alors toutes ses tensions, toutes ses crispations m’envahir.

Je sentais même son cœur battre jusque dans mes entrailles.

Je sentais sa respiration s’accélérer.

C’est enfin terminé, la tension sur moi commence à retomber.

Je peux enfin me reposer, me poser.

Il est parti, il s’est levé de son beau fauteuil vintage en cuir.

Il a fini par lâcher prise, il a fini par me lâcher.

Il a repris le cours de sa vie sans moi.

Il me laisse enfin tranquille.

Il ne faut pas croire, je l’aime bien malgré tout.

Oui, je sais, je suis son préféré, mais trop d’amour, en l’occurrence, tue l’amour.

Il ignore les autres, il est trop exclusif.

Je ne peux être le seul exutoire, le seul sur qui il s’épanche.

N’aurait-il pas d’autres outils pour s’exprimer ?

Je vais enfin respirer, ses malheurs ne coulent plus sur moi.

J’avais tellement envie de me refermer, de me rétracter.

J’avais vraiment utilisé mes dernières cartouches.

Je me sens mieux, enfin seul.

Je suis bien avec mon lot de solitude et la solitude m’apaise.

Les marques de son insistance s’effacent progressivement.

Mes cartouches vont être rechargées après un repos bien mérité.

Je retourne dans mon antre à moi.

Je me sens bien dans ma maison, dans la boîte noire bien refermée sur moi.

C’est dur de s’apaiser, de faire retomber la tension.

Je redoute qu’il revienne pour finir ce qu’il a commencé avec moi.

Mais je suis rassuré car il a tourné la page ; de l’autre, il l’a même fermée.

Je me sens mieux même si je regrette parfois ses caresses qui remontent sur moi de bas en haut.

Je regrette ses pressions qui me font croire que je lui suis indispensable.

Mais je ne suis pas dupe, je ne suis qu’un instrument entre ses mains.

L’outil de ses épanchements que je suis se soulage quand il me lâche ; je peux enfin me relâcher.

Je suis à nouveau calme et satisfait quand notre tâche commune est achevée.

La paix et la sérénité règnent à nouveau entre nous deux.

Je suis bien, car ce que je redoute le plus, ce sont ses colères.

Une fois, je me suis retrouvé jeté au fond de la pièce et, il y a longtemps, il m’a planté là, tout seul, la tête en bas.

Et puis, plein de remords, il est revenu me délivrer.

Quand ses doigts ne se pressent plus sur moi, je me sens apaisé.

Il faut dire que depuis quelque temps il me délaisse pour l’autre.

Cet autre qu’il transporte partout, même dans son lit.

Avec l’autre, nous sommes souvent voisins et nous faisons cause commune pour les mots qui se créent afin de guérir des maux.

Je ne suis pas jaloux et la concurrence n’existe pas entre nous.

Je suis même tout à fait content quand je peux alors observer les doigts tapoter les touches.

Je m’allonge de tout mon long et je savoure le temps passé en sa compagnie.

Je revois mes aïeux à têtes de plume dont les pointes plongeaient dans l’encre noire.

Je sais qu’un jour je serai dans une vitrine telle une antiquité.

Je pourrai tellement alors me reposer que l’ennui et la nostalgie m’envahiront.

Alors je m’endormirai à l’ombre des auteurs, à côté des cahiers, des livres qui, comme moi, se confineront dans les musées.

Ne pleurez pas, c’est le progrès ; l’oralité aura remplacé l’écrit, les images les mots.

La poussière envahira les bibliothèques et personne ne viendra plus me prendre pour écrire quoi que ce soit.

J’avais la prétention d’être la touche finale de la main qui relayait ses rêves ; c’est fini, je ne suis plus rien.

D’ailleurs, votre serviteur a commencé par m’utiliser puis il est passé au clavier.

Mais il l’avoue, avec nostalgie.

Patrick Abel, 10 avril 2026


 

 

 

 

 

 

 

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