De l’être à l’existant israélien
Il existe une expression en hébreu que l’on entend souvent : ישראלי אמיתי, qui se traduit par vrai Israélien ! Y a-t-il alors des vrais et des faux Israéliens ? À partir de quand devient-on un vrai Israélien ? Au bout de combien de guerres ? À partir de quel niveau d’hébreu ? Est-on un ישראלי אמיתי quand nous n’avons pas fait l’armée ? Est-on un ישראלי אמיתי juste quand nous avons une Teoudat Zehout ? Est-on un ישראלי אמיתי quand nous avons une "Teoudat Maavar" (c’est-à-dire un passeport de passage) ou quand nous avons un "darkon" (passeport)bleu" ?
Bon, je m’arrête là, puisque l’être que l’on est alors est déterminé par l’autre qui nous reconnaît comme tel.
Revenons donc à la méthode pour répondre à la problématique : j’ai emprunté les chemins personnels : évoquer son propre parcours d’existant israélien.
J’ai une citation en tête dont je ne me rappelle pas l’auteur, qui dit ceci :
« L’Alyah déshabille le nouvel émigrant en espérant un reset de l’individu qui s’efface dans le collectif pour redevenir soi. »
Je vais donc rester sur cet être, ce « soi », en devenir perpétuel, en tant que psychanalyste face aux analysants et à sa propre analyse, qui, ainsi que mon analyste jungien me le disait, ne se termine jamais. Ce soi, cet être qui est né quelque part, comme dit la chanson, ici ou là par hasard. Je nais à Paris, je suis né mais je n’existe pas encore. Je deviens ce que je suis jour après jour, nourri des inconscients familiaux et collectifs accumulés dans les tréfonds de mon inconscient et agissant tel un dibbouk, avant que ce reset évoqué plus haut n’agisse tout au long des nombreux voyages introspectifs.
Être israélien, pour ma part, n’est pas un but. Ce n’est pas seulement, ni uniquement, un statut citoyen défini par les institutions, avec son caractère symbolique d’être reconnu, ce qui n’est pas rien. Être israélien, c’est ontologiquement un état d’être personnel qui se construit jour après jour. C’est aussi une rupture, ou plutôt une évolution anthropologique de moi en tant que processus d’individuation personnelle.
Ainsi donc, je vais me permettre d’évoquer cette individuation au travers d’une parenthèse historique personnelle, mais aussi pour évoquer l’origine, les origines qui comptent dans la vie d’un homme ou d’une femme.
Je suis issu de ce qu’on appelle un « couple mixte », bien que l’expression me dérange, avec un côté légèrement péjoratif et même empreint d’identifications malheureuses. Donc ce couple mixte — un père se disant juif d’origine et une mère se disant catholique d’origine — a enfanté un être a priori hybride au départ et sans identité bien définie, en dehors de la transmission d’un athéisme bien ancré.
J’ai ressenti assez vite un vide identitaire puisque transmission il n’y eut pas. Je n’avais, en revanche, aucun risque d’enfermement ou de clonage identitaire qui, dès la naissance, vous met dans une case d’où plus jamais vous ne sortez.
Mais le vide n’existe pas. Le silence du vide a des échos qui s’entrechoquent quand on veut bien tendre l’oreille.
Être, j’étais ; il fallait dès lors exister, puisque l’être en soi n’était pas défini. L’être dans le « je » se devait de se découvrir comme potentiel du possible, ainsi que le dit Daniel Sibony dans son livre De l’identité à l’existence : l’apport du peuple juif.
J’étais fils d’une non-transmission ; l’être vivant que j’étais devait exister. Dans le même ouvrage, D. Sibony revient sur l’étymologie du verbe exister en français :
« Ex-sister, c’est se tenir en “sortant”, vers l’infini des possibles ; se tenir hors, vers le monde, et dans le vif de sa vie, dans le coup, donc en travaillant le dedans-dehors. » Fin de citation.
Cela évoque littéralement לֶךְ־לְךָ (lekh lekha), l’ordre que Dieu adresse à Abraham lorsqu’il lui demande de quitter son pays, sa famille, ce qu’il connaît, pour un voyage sans retour : quitter le confort de l’origine pour un ailleurs qui est le va — non pas seulement vers un autre pays, mais vers toi ; pars pour ton propre avenir.
Alors, y a-t-il une contradiction entre לֶךְ־לְךָ (lekh lekha) et le sionisme, qui est le retour à Sion, soit le retour à une origine qui n’est pas une origine de naissance mais de renaissance dans un espace-temps, un lieu qui n’est pas le lieu de sa propre naissance ? Quel paradoxe que de revenir dans un lieu dans lequel nous ne sommes jamais allés et pourtant un vrai retour au sens ontologique : un retour vers soi, vers un soi redécouvert ou révélé, comme on veut. Le choix de l’alyah est un choix de vie différente, un exil ou un retour selon. Quitter son pays de naissance pour revenir, comme l’hébreu le dit, vers le pays des Juifs, vers Israël, ce pays où vivait notre fille, son époux et ses quatre enfants. Vivre là où la langue de ses pensées, ou la langue de l’écoute, n’est pas celle de la rue, pas celle de l’administration.
J’en reviens donc à la citation de l’alyah qui déshabille et qui reset. Jour après jour, depuis que je suis en état d’existant et de quête de soi, je me déshabille et je me reset, si j’ose dire. Pour paraphraser René Char : « Mon héritage n’était précédé d’aucun testament. » Et, comme le dit Ferenczi, l’hérédité n’est peut-être que le transfert à la descendance de la plus grande partie de la tâche pénible de liquider les traumatismes.
J’ai donc eu, à travers mon analyse et une enquête minutieuse sur un aïeul, ce rendez-vous mystérieux entre les générations passées et la mienne, et il y eut un accord secret entre eux et moi, dans une quête qui s’est révélée être une quête de soi.
Cette quête m’a mené, avec mon épouse et à la suite de mes enfants et petits-enfants, en Israël.
Je suis parti, je suis sorti, je me suis tenu existant, et un jour je suis revenu à Sion, d’où je ne suis pas né. Et si je dis אני ישראלי, je traduis basiquement par « je suis israélien », ou littéralement « moi, israélien ». Il n’y a pas de verbe être en hébreu : être n’existe pas au présent, il n’existe qu’au passé et au futur. « Moi israélien » est un moi-être du passé devenant un moi-être du futur.
Pour notre ami Daniel Horovitz ( https://danielhorowitz.com/blog/) je cite : « Il n’existe pas d’“être israélien” substantiel ; il existe des manières d’exister en Israël. » Être israélien, pour lui — sauf contresens de ma part — est un état d’être en rapport à l’État qui vous définit comme tel.
Pour ma part, être, c’est le devenir de ce que tu es au sens nietzschéen. Être israélien, c’est devenir, être en mouvement du passé vers le futur du moi à construire jour après jour. L’être israélien n’est pas statique : il ne se définit pas, il se vit en construction de soi.
Être israélien n’est pas avoir l’identité israélienne. L’identité n’est pas l’être. L’être est en devenir, existant ; l’identité est figée, enferme, correspond souvent à un sol, un lieu, une histoire clonée de génération en génération, un « encartement » dans des papiers. Mon identité est multiple et s’est enrichie de toutes mes origines.
L’identité est la plupart du temps liée au sol, à la propriété de ce sol. Le psychanalyste Max Kohn nous dit que la seule façon d’avoir un sol, c’est de le chercher en soi. Avoir un sol est un leurre : nous avons le sol que nous nous donnons, quand nous recevons vraiment, quand nous faisons la place à l’inconscient en nous. Et Daniel Sibony de lui répondre : « Être, c’est aussi chercher ses “lieux d’être”, d’où un rapport au “lieu” qui se construit à travers l’événement où il a lieu, et un certain rapport à l’être. »
Autrement dit, mon être israélien ne possède pas le sol, il l’habite en moi, le ressent comme une montée émotionnelle quand l’avion atterrit au retour d’un voyage.
Alors, en conclusion, l’être israélien, qui est-ce ? L’être israélien en moi, qui est-ce ? Ce n’est pas que les papiers, ce n’est pas que l’histoire de mes aïeux, ce n’est pas que l’hérédité, ce n’est pas que l’appartenance, ce n’est pas que l’image sociale, ce n’est pas que le sol. Ce n’est pas que… et c’est tout cela. Et c’est sans doute cet essentiel dont parlait Freud à propos de sa judaïté, et qui est l’essence de l’être israélien.
Ou alors, c’est ce qui définit la judaïté : le besoin de transmettre la transmission (encore Daniel Sibony). Et correspondant à cette image, je suis israélien parce que mes enfants et petits-enfants le sont.
Très beau texte sur l’être et ce que j’appelle moi l’identité personnelle , finement analysé et bien écrit ! Merci Patrick
RépondreSupprimerMerci Patrick pour cette belle réflexion. « Être juif » c’est déjà être toujours en mouvement, alors, être « juif israélien » c est de l adaptation permanente, c est vivre à 100 à l’heure, c est aussi לך לך עם הכרובים שלך
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